Tu es un illustre inconnu de l’Évangile. [1]
Pardonne-moi si je te tutoie, mais je dois avouer que ces derniers temps tu m’es devenu familier… et que je t’aime bien. Ton illustre homonyme, celui que l’on nomme aussi Pierre, tu l’as peut-être rencontré, sans lui prêter attention, effondré de remords dans quelque recoin de ce chemin macabre, imaginant le funeste sort de son Seigneur, et fuyant ce brouhaha lointain qui l’assourdissait de culpabilité. C’est pourtant ce brouhaha qui a accéléré ton pas. Tu ne voulais pas risquer de manquer un instant de cet improbable divertissement.
Tu revenais tranquillement d’une ballade aux alentours de Jérusalem afin d’admirer sa magnificence, tu as même pris, ce faisant, le temps de louer Dieu pour la Ville, que tu avais quittée bien longtemps auparavant pour faire ta vie au loin en Afrique du Nord. Mi-nostalgique, mi-fidèle, tu t’efforces chaque année de venir fêter la Pâque auprès de ton vieil oncle Israël, et tu rends grâce au Dieu Unique d’avoir libéré son peuple du joug de l’esclavage, d’avoir accompli la promesse ! Fort de cette paix intérieure, tu t’es rendu sur les hauteurs verdoyantes : le grain tombé en terre manifeste déjà l’espérance d’une moisson abondante. « Que de grâces ! Tout est grâce, le Seigneur soit loué ! » scandes-tu au rythme assuré de tes pas de pèlerin. C’est un jour de fête, la Pâque, et une veille de fête, le Sabbat. Une journée de simplicité dans la louange. Tu as prié aussi pour tes deux fils, Alexandre et Rufus, et pour leur mère, ton épouse bien aimée, Dieu l’accueille en sa demeure éternelle ! Ils sont restés avec ton vieil oncle dans la joie et les cris autour de ce nouvel ânon, nouveau né. Et voilà que tu rentres tranquillement en ville de manière à avoir le temps de te préparer pour le sabbat, le soir même.
Mais cette préparation du Sabbat sera bien étrange. Tout va basculer pour toi aujourd’hui. N’aurais-tu pas dû laisser ces intrigants à leur vacarme ? Pourquoi t’être précipité pour apercevoir ce que cette foule déchaînée tentait de te dissimuler par sa compacité bruyante ? Pourquoi avoir insisté pour te frayer un passage à travers les cris rageurs, les insultes et les crachats ? Qui était donc ce malheureux sur lequel cette foule abattait ses vociférations inhumaines ? Pourquoi t’es-tu laissé aspiré par la curiosité malsaine, te surprenant toi-même à hurler à ton tour, scandant ces borborygmes haineux ? Que n’es-tu pas resté sur ton chemin ?
Juste devant toi, ce malheureux s’écroule. Tu ne l’avais jamais vu : un quelconque vaurien qui devait bien mériter cette condamnation. Il a l’air tellement affaibli sous le poids de ce tronc qu’il en trébuche de nouveau. Rien à faire. Il est exaspérant pour ces soldats chargés de l’escorter vers le lieu du supplice. Ils aimeraient tellement en finir avec cette besogne… Il ne se relève pas encore qu’une voix retentit, en grec : « Toi, là ! Aide-le à porter ce tronc ! » Est-ce ton accoutrement cyrénéen qui lui a suggéré que tu étais hellénisant ? Toujours est-il que c’est bien vers toi qu’il aboyait avec rage et persuasion au bout de sa lance effilée. Tu feins l’incompréhension, l’erreur sur la personne, tu veux qu’il te croie étranger à ce tintamarre. Peine perdue. Tu as vociféré avec tout le monde et tu es apparu comme l’unique chance de ce légionnaire que sa seule autorité maintient encore debout devant tant d’abjection. Alors tu t’exécutes et tu te surprends à te haïr d’avoir accouru jusqu’ici par divertissement, et à haïr encore plus ce Romain de t’avoir repéré comme étranger, sans parler de cette haine parfaite envers ce vaurien de juif qui n’a pas trouvé mieux que de s’écrouler à tes pieds.
Vraiment, tu n’as pas de veine. Tu es juste là au mauvais endroit au plus mauvais moment. Alors que tu aurais pu poursuivre ton chemin sans te laisser prendre par ce cynique appât. Est-ce que ton cœur continue de louer Dieu comme il le faisait si bien auparavant ? « Que de grâces ! Tout est grâce, le Seigneur soit loué ! » — scandais-tu en descendant ces pâturages verdoyant —. J’en doute. Ton cœur s’est maintenant gonflé de colère et d’exaspération.
Tu cèdes. « Mon Dieu que c’est lourd ! » grognes-tu en croisant le regard curieux de ce supplicié. Qui est-il ? Vraiment tu t’en fiches éperdument. Il n’est pour toi qu’un insolent trublion. Comment un Juif pieux peut-il en arriver à cette extrémité s’il est fidèle à la Torah ? Ça dépasse ton entendement. Et tu lui en veux à mort : il mérite bien d’être là. Tu es devenu son principal accusateur d’avoir provoqué ainsi ton humiliation ; une telle humiliation ! Lié à ce sale type par ce billot de bois, tu es devenu l’éminent complice de ce Romain honni. Quel déshonneur…
Tous ces crachats, tous ces hurlements, toutes ces insultes, tous ces cris de haine, les mêmes que bizarrement tu as proférés à son encontre peu de temps avant, éclaboussent sur toi : tu es associé à son infortune bien plus que tu ne l’aurais imaginé. Tu portes cet instrument de mort sur tes épaules comme ce vulgaire criminel, toi, Simon, homme pieux parmi les pieux, venu de si loin pour célébrer dans ta ville la Pâque, aspiration et sommet de toute ta vie. Quelle disgrâce !
Alors tu marches, talonnant cet exaspérant criminel, à la lenteur de son pas épuisé et hasardeux. Tu pestes autant intérieurement que lui semble résigné de la plus méprisable manière. Il te dégoûte, tu veux en finir coûte que coûte. Tu serais prêt à l’accrocher toi-même sur ce rondin de malheur, si tu le pouvais. Tu enrages d’être à sa merci, impuissant de partager sa risée. « Plus vite » râles-tu dans un accès colérique si bien qu’il en trébuche une nouvelle fois sous le poids du bois de ta furie. Pauvre Simon, tu es plus défiguré par ta haine et ton dépit que lui ne l’est par sa couronne d’épines. Comme tu veux en finir, tu dois vraiment l’aider, et dans cette tristesse impatiente dont tu te découvres capable, tu le libères de cette entrave et même, sous les huées fielleuses, tu le portes sur ta poitrine pour le relever. Tu croises son regard qui s’éteint irrémédiablement. Tu n’y trouves rien, de la résignation tout au plus. Tu n’y vois rien. Tu ne vois en lui qu’un agneau que tu mènes à l’abattoir, indigne et méprisable. Un criminel devrait avoir un sursaut d’orgueil, une sorte de baroud d’honneur ! Penses-tu… Lui ? Rien. Tu es devenu son bourreau.
Encore une heure, tu as piétiné, trébuché, marché derrière ce hère répugnant. Une heure de doutes, de méprises, de rage, de résignation, de cris, de râles, de sang, de gémissements. Une heure de ténèbres, d’humiliation, de dégoût, de haine. « Ça n’en finira donc jamais ! » as-tu aboyé à l’encontre du Très-Haut lui-même, lorsqu’enfin, d’un regard reconnaissant, il t’a fixé intensément. C’est fini, tu l’as mené jusqu’au Golgotha, lieu du supplice. Les Romains te rabrouent, et continuent leur macabre besogne, il se fait tard. Tu es laissé là, désœuvré, écœuré, impuissant. Les injures poursuivent leur chemin autour des trois suppliciés, tu as donc soutenu le dernier, à la traîne. L’intensité des insultes s’éloigne. Tes jambes se dérobent, tu cherches un appui, un rocher, une épaule. Rien de tout cela. Tu sanglotes nerveusement et tu t’écroules à ton tour perdu dans l’immensité des ténèbres.
Alors que la lumière a baissé d’intensité, tu reprends tes esprits. Le vent frais est une bénédiction. Ton épaule est douloureuse, tes mains sont lacérées, engourdies, sales. Le silence a repris ses droits sur la folie furieuse. C’est fini. C’est vide. Hébété, dans un râle de douleur, tu te relèves, et après quelques pas mal assurés, tu décides de rentrer chez toi, non sans avoir jeté un œil vers ce lieu de cruauté. Mais il n’y a plus personne. Le spectacle est fini. La foule, rassasiée de malheur, s’est réfugiée dans son quotidien sordide. Tu es là. Seul. Désespérément seul. Déjà la nuit s’installe, il te faut presser le pas, rentrer vite et rassurer tes fils et ton vieil oncle qui se morfondent d’inquiétude. Tu te remémores ce compagnon d’infortune dont rien ne te prédisposait à croiser le chemin. Hasard funeste. Tu as éprouvé dans ton corps sa dernière montée macabre, tu l’as talonné de longues minutes durant, tu as respiré son odeur morbide, tu as touché, porté son corps agonisant. Il te répugnait. Tu désirais sa mort pour achever ton tourment. Il est mort. Tu es pourtant loin d’être apaisé. Bien au contraire, son absence laisse une blessure béante dans ton cœur de juste. Tu manques de vomir d’amertume. Tes larmes t’embrouillent, ton souffle est court, ton pas est lourd, lent. Quelle tristesse !
Tu es Simon, de Cyrène. Tu as célébré la Pâque, tu entres en Sabbat. Les cris de joie de tes fils te surprennent. Ils t’ont repéré au loin, ils accourent vers toi, ils sont tellement les bienvenus. « Que de grâces ! Tout est grâce, le Seigneur soit loué ! »
À suivre
